Monday, March 1, 2010

La traduction en français du journal d'Anandarangappoullé

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En bref, nous avons déjà abordé le sujet du journal d'Anandarangappoullé lorsque nous avons discuté de Pondichéry. Je l'avais découvert avec beaucoup d'intérêt dans sa version anglaise. Le journal décrit avec vivacité et une grande intelligence agrémentée d'une bonne dose d'humour la vie de cette colonie française au XVIIIe siècle. Animesh Rai m'a informé qu'il existe maintenant une traduction française d'extraits à partir du texte tamoul, publiée par Surya Editions (ci-dessus). J'ai reçu l'autorisation grâce à Firmin Lapatia, que je remercie ici, d'en publier un passage.

Et en encore plus bref, l'histoire de la colonisation française de Pondichéry: achetée au Sultan de Bijapur par la Compagnie Française des Indes Orientales en 1673, l'enclave sert de comptoir français en Inde. Elle devient particulièrement prospère sous le gouvernement de J.F. Dupleix, à partir de 1742. Ce gouverneur a des vues sur l'Inde et conquiert une partie de l'Inde du Sud à la suite de ses victoires sur les Britanniques. Le journal d'Anandarangappoullé s'étend de 1736 à 1751, encompassant le mandat de Dupleix de 1742 à 1754. Après cette période faste, la colonie décline, prise et reprise par les Anglais. La France, avec une certaine reluctance, la céde finalement à l'Inde en 1956.



Année Vibhava 1748
Mois d’Avani 20 Septembre - Dimanche 8

Ce qui s’est passé ce matin d’extraordinaire, c’est que M. Serpeau l’ingénieur, les Pères, deux cents journaliers terrassiers et forgerons, deux cents coulis porteurs de pioches, de pinces et d’autres instruments, accompagnés par deux cents soldats campés à l’église Saint-Paul, par soixante-sept cavaliers et par deux cents cipayes, sont venus, - conformément aux desseins formés depuis longtemps et arrêtés hier dans le Conseil tenus à l’église Saint-Paul, - après avoir préparé, hommes et instruments, pour démolir la pagode de Védabouriçvara ; ils ont commencé par les murs du sud et par les bâtiments de service. Aussitôt que la porte Est du Fort et deux obus ont éclaté au Nord. Une bombe est arrivée à l’entrée de la maison de Pâpouchetty de Vânour et s’est enfoncée à terre à moitié de sa grandeur, une autre est tombée dans la maison des coraillers de la rue où est la maison de Canagarâyamodély. Lorsque ces dix bombes seulement furent ainsi tombées un peu partout, les femmes qui habitaient les rues des Blancs devaient aller du côté Ouest de notre maison et dans l’église Saint-Paul qui est en face, pour y demeurer la nuit et retourner le jour dans leurs maisons. Mme d’Auteuil et Mme Dupleix seules avaient fait porter dans l’église toutes les affaires des maisons et y avaient fait porter des meubles avec l’intention de s’y réfugier quand les Anglais lanceraient des bombes ou des boulets. Quand les bombes arrivèrent, prises de peur, toutes ce dames, pendant cinq heures environ, tremblèrent et dirent : « portez nos affaires à l’église », et Mme Dupleix et les autres s’y réfugièrent.
Quant à Monsieur, il y a deux petites chambres sous le pigeonnier qui est à l’angle Nord-Ouest du Fort. Il s’installa dans l’une, et dans l’autre il fit disposer des emplacements pour mettre seulement des lits pour MM. Guillard, Paradis, le petit Monsieur et autres, et on installa tout autour des murs élevés faits de bois de teck et de cocotiers tout entiers.
Pendant qu’on était à faire ces préparatifs, les canons de vingt-quatre livres et les obusiers qui étaient aux angles, à la porte de Valdaour, au bastion des Huiliers, au rempart du milieu, au bastion qui est à la porte de Madras, tiraient sans interruption. Sur mille coups qui furent tirés à boulets, il n’y eut, à ce qu’on m’a dit, aucun dommage causé aux Anglais (parce qu’ils voient les boulets, qu’ils entendent le bruit et qu’ils peuvent se garer).
La nouvelle que j’ai apprise ce soir, c’est que quatre pièces d’artillerie sont déjà hors de service : deux obusiers du bord de la mer, le mortier de la porte de Valdaour dont les affûts se sont réduits en poussière et qu’on ne peut charger de nouveau avant de les avoir refaits, et enfin un canon de vingt-quatre du bord de la mer.
Les Anglais se sont tenus tranquilles et n’avaient pas encore tiré ce soir (188).
Je suis allé voir la bombe ce matin sur la porte de la maison de Monsieur, le maître des canons a envoyé des hommes et des coulis qui l’ont emportée. On a de même porté au Fort et remis au maître des canons les bombes tombées çà et là et qui n’ont pas éclaté. Je me dis qu’il ne serait pas facile de venir au Fort pendant que les boulets tomberaient et je revins tout droit chez moi. Je fermai la porte d’entrée et je rangeai mes coffres à bijoux, mes étoffes, mes affaires à écrire et autres objets analogues ; puis je donnai l’ordre qu’on les emportât par la porte de la rue de Vélâyudam. Je me mis ensuite à tirer et à mettre en ordre mes lettres, mes reçus et autres papiers. Quand à mes lettres, elles étaient bien rangées dans l’armoire ; celles des Blancs sont dans un autre compartiment ; mais comme la femme de Monsieur habite maintenant en face de chez moi ; comme des dragons et des cipayes se tiennent nuit et jour sur les galeries de ma porte ; comme Madame m’en veut un peu en ce moment, je les rangeai à leur place avec beaucoup de précautions. J’envoyai les petits enfants dans ma maison de Péroumâlpillei, dans la rue au Nord de la pagode de Péroumâl, et j’allai moi-même m’installer dans la maison de Vandappa, à l’Est de cette même rue de Râmatchandraya. Vâçudêvapandita et autres brahmes, Sankaraya et autres, s’en sont allés à la maison de Latchumananaïck près de la porte de Madras ; Ajagappa et les autres sont allés à la maison de Viranaïck. Lorsqu’ils se furent ainsi retirés tous dans des maisons qui avoisinent la porte de Madras, le soir arriva. Le sloop lança, pendant la nuit, trente-cinq bombes sur la ville : j’écrirai où elles sont tombées et les dégâts qu’elles ont causé.
Ce soir, comme il était juste six heures, je sortis pour aller au magasin d’arec ; je rencontrai Annapûrnaya, Vîranaïk et d’autres, cinq ou six personnes en tout, et nous restâmes à causer dans la rue. Tout d’un coup, il arriva une bombe. Nous nous précipitâmes dans le magasin d’arec en nous bousculant les uns les autres et, dans ce désordre, mon angui (189) fut déchirée. A ce moment passaient des marchandes de sucreries et des topasines (190) traînant des enfants ; elles se mirent à crier et à pleurer. On n’en finirait pas d’écrire cette confusion. La bombe tomba dans le jardin du petit Monsieur qui est en face du magasin d’arec. Tout de suite une autre tomba au même endroit. Je me dis qu’il n’était pas bon de rester là et je m’en revins chez moi.
Cependant, une bombe tomba à côté du magasin de tabac et éclata. Une autre bombe dans le jardin de l’église des Missionnaires. A Mîrapalli, dix ou douze bombes tombèrent dans les rues avoisinant la maison de Mîrghulam-Huçain ; une ou deux près de la rue des Tisserands et de la rue des Tisserands de laine. Il en tomba ainsi par toute la ville. On aurait dit que ceux qui les lançaient faisaient exprès de les jeter partout. Quelques-unes éclatent au milieu de l’air et retombent en huit morceaux ; quelques-unes s’enfoncent dans la terre jusqu’au milieu de leur grosseur ou jusqu’au cou. A Mîrapalli, deux à quatre sont tombées sur des maisons et y ont fait des dommages. Quelques-unes sont tombées contre l’église qui est dans le Fort et les éclats ont démoli le mur du côté. Une est tombée juste en face de la porte Est du Fort. Elles tombent ainsi partout.
Une bombe est tombée du côté Est de la rue où est la maison de Çadeyappamodély dans laquelle habite Babéçâhib. Elle tombée à l’Ouest de l’appartement séparé qui regarde le Sud, et a tout brisé, tuiles et poutres. Elle a brisé aussi, en faisant çak ! çak !, les coffres qui étaient dans cette partie de cette maison et y a causé un désordre extrême, réduisant tout en poussière. Le fils de Babéçâhib, Strîharapilleiqâderalikhan, était couché là. Des morceaux de tuile l’ont frappé à la tête et au cou et ont fait couler un peu de sang. Son bonnet, son vêtement, son lit, ont été tachés de sang. Comme Madame était dans l’église, les femmes de la maison de Badéçâhib, les pions et les serviteurs, au nombre de dix à quinze, sortirent de la rue, se tenant la tête entre les mains, pleurant et criant : « Une bombe est tombée sur la maison, le fils de Badéçâbib est mort ! » Ils frappèrent à la porte de l’église des Missionnaires à coups redoublés. Madame, les entendant, fit ouvrir la porte, les fit entrer et les interrogea. Elle se fâcha alors contre eux et dit : « Ah ! comment dis-tu que Badéçâhib est mort ? Nous avons cru qu’il était arrivé malheur à mon mari (191) et vous nous avez troublées. Peut-on venir crier ainsi ? Peut-on agir de la sorte ? » et elle continua : « Parce qu’une tuile brisée a fait couler un peu de sang, tu viens crier, au milieu de la nuit, comme si le monde s’effondrait. Comment pouvez-vous dire que Badéçâhib est mort ? »… et elle les renvoya en colère…
Une bombe était tombée près de la maison de Chandâçâhib ; les gens qui y étaient en sortirent, vinrent chez Mouttiapoullé et là aussi, ayant eu peur, passèrent la nuit à rôder dans les rues. Quant aux marchands de la Compagnie, qui ont renvoyé leurs enfants et leurs objets mobiliers, et qui demeurent tout seuls, ils couraient aussi par les rues, regardant les bombes voler en l’air. On n’en finirait pas d’écrire cette confusion ni la désolation des gens de la ville : ils se plaignaient que Monsieur n’avait pas voulu les laisser sortir.
Les bombes lancées montent environ à quarante ; les gens en ont été fortement effrayés. Ces bombes pesaient deux cent cinquante, deux cent quinze ou deux cent dix livres. On entendait d’abord l’explosion du départ, puis on les voyait courir en se balançant, tomber et éclater ensuite. Un si grand nombre de bombes n’ont, en effet, ni tué ni blessé personne. Jusqu’à présent, personne ne savait comment marchent les bombes et on ne connaissait pas le bruit qu’elles font. Maintenant les femmes et les enfants même le savent un peu ; aussi la peur que l’on avait est à moitié diminuée. On entend un grand bruit lorsqu’elles partent, puis elles montent pareilles à des soleils brillants et elles viennent en faisant beaucoup de bruit et se mouvant lentement : c’est ainsi que marcherait difficilement un individu ayant un gros ventre. Comme on les voit venir, on peut se sauver ; aussi tous les gens reprennent confiance ; lorsqu’on parle de bombes, ils disent seulement : « Partent-elles ? Viennent-elles ? ».
J’ai écrit très vite tout ce que j’ai vu et tout ce que j’ai entendu ; mais si l’on s’occupe de ceux qui ont peur, on peut dire que les Tamouls ont cent fois plus de courage que les Blancs et les Blanches.

Dupleix rencontre le Soudhabar du Deccan:

Cette gravure et les autres publiées dans l'entrée en anglais viennent d'un livre très intéressant, Histoire de France, par François Guizot, 1833.



Publié par - Arabella Hutter, avec l'aide de Firmin Lacpatia

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